Chronique d’un échec pas annoncé

Voilà une quinzaine d’année que j’assure un cours d’introduction aux marchés financiers en Licence 2. Reconnaissons-le tout de suite, c’est un cours d’un niveau assez élevé pour des étudiants inscrits en deuxième année. Non pas qu’il soit difficile mais lorsque je regarde ailleurs l’enseignement des marchés financiers, je me dis que mes étudiants partent avec un peu plus de chance que d’autres pour aborder des études en finance.

En cette année Covid 2, je ne suis pas pris au dépourvu, je sais dès la mi-décembre que le cours sera réalisé 100% en distanciel. Il en sera de même pour les séances Travaux Dirigés. On peut m’expliquer par A+B qu’on va réaliser des jauges, des demi-jauges, je ne vais pas me déplacer pour réaliser un cours à 10% des étudiants en présentiel et à 90% de l’autre coté de l’ordinateur. Quant aux séances de TD, certains de mes chargés de TD les assurent depuis l’étranger. Ils ne vont pas revenir sur le territoire national pour réaliser des séances à 5 personnes.

Le premier semestre m’a permis de voir les dégâts causés par l’année Covid 1 qui fut également marquée par une grève des transports et un blocage de l’université… Bref une année blanche offerte aux étudiants avec des taux de réussite record. L’université est allée au Tribunal pour interdire le 10 minimum … la plupart des moyennes dépassait les 12 et les examens de seconde session ont eu lieu en catimini entre les 15 et 17 juillet pour les malheureux du premier semestre qui ont vu leur moyenne démultipliée. Le constat au final est assez simple : 1) Les étudiants ont des lacunes … Bon ce n’est pas un drame, cela peut se récupérer si on fait le job sérieusement et qu’on arrive à faire comprendre aux étudiants qu’il y a des points essentiels à maitriser sous peine d’aller dans le mur. Mon excès de confiance dans l’être humain me fait penser qu’une explication sincère peut leur faire comprendre qu’il ne faut plus déconner. 2) Les étudiants ont perdu le rythme du travail. Et là c’est beaucoup plus gênant car cela signifie que ma confiance dans la résolution du point 1 est mise à mal. Ce n’est pas de la mauvaise volonté de leur part mais ils ne savent plus du tout travailler. Ils ont une capacité assez exceptionnelle à oublier ce qui s’est dit d’une semaine à l’autre.

Fort de ce constat, je réfléchis à l’organisation de mon cours d’introduction aux marchés financiers. Les conditions ne permettront pas la réalisation de contrôles continus en séances de travaux dirigés donc ceux-ci ne peuvent se faire que sur le temps de cours (en faisant abstraction du fait que certains ont pris leur option Sport en même temps que le cours ce qui est interdit … mais vu que personne ne dit rien, je vais passer pour le vilain canard). Il faut par ailleurs marquer à la culotte les étudiants pour qu’ils ne lâchent pas prise.

Mon programme va donc être amputé compte tenu du temps consacré à la réalisation des examens et il me faut réaliser plus d’applications en cours pour répondre aux questions. Les séances de TD en distanciel ne vont pas pousser les étudiants à préparer leurs séances. Il n’y aura pas de passage au tableau. Les chargés de TD risquent de présenter des corrections et basta.

Habituellement il y a deux examens de contrôle continu. Il y en aura donc quatre cette année et un travail de groupe ainsi qu’une participation facultative à une simulation boursière. Les contrôles continus seront courts (entre 30 et 45 minutes) et porteront sur un champ très restreint pour limiter la dispersion dans les révisions.

Le premier cours se déroule plutôt bien. 300 personnes au rendez-vous … ils auraient été bien plus nombreux si la Direction informatique n’avait pas plafonné le nombre d’entrants (j’avais 800 inscrits tout de même). Pour pallier cette nouvelle inefficience de l’université, j’achetais l’après-midi, avec la bénédiction de mon Directeur d’UFR, une licence grand public que je partagerais avec mes collègues : 120 euros par mois pour 4 matières … cela ne coute pas une fortune contrairement à ce que laissaient croire les informaticiens où je ne sais quel responsable qui céderont quelques jours plus tard sur une telle acquisition.

Le cours a débuté en musique Lambe An Dro de Matmatah. Ce sera mon fil conducteur pour ce semestre universitaire. Débuter par une musique en lien avec mon humeur ou l’actualité. Je me positionne pour ce premier cours sur le plan footballistique et sur mes origines bretonnes. Au cours du semestre, ce sera un moyen pour moi d’illustrer certains aspects financiers par la métaphore footballistique (autant vous le dire tout de suite cela marche mieux en présentiel qu’en distanciel) et par les contreperformances à venir du PSG (Merci Manchester City).

La première pause du cours fut consacrée à un examen blanc en distanciel sur leurs connaissances en finance. Les questions sont faciles et les résultats sont corrects mais là n’est pas le plus important : ils sont nombreux à y avoir participé y compris les absents pour cause de jauge limitée. A la lecture du bilan en fin de cette première journée de cours, je suis très optimiste sur la suite du semestre même si je suis inquiet du retard pris lors de cette première séance. J’avance aussi vite qu’un train de sénateurs mais je vais réussir mon pari.

Pour le premier contrôle continu, j’opte finalement pour une durée d’1 heure. C’est plus que prévu mais d’un autre coté j’ai opté pour 21 questions réparti en quatre blocs de difficultés croissantes. Ce sont 21 questions indépendantes qui réclament juste l’application de formules que les étudiants ont à leur disposition. Afin de préparer cet examen il m’a fallu entre quinze et vingt heures de travail ! Oui vous avez bien lu. Ceci s’explique par le fait que pour limiter la fraude, chacune des 21 questions est décuplée entre 40 et 65 versions. Par ailleurs, les questions arrivent de manière aléatoire au sein de chaque bloc. Et pour rendre encore plus difficile la fraude, les trois premières questions sont propres à chaque étudiant puisqu’il s’agissait de réaliser des calculs d’actualisation et de capitalisation à partir de données personnelles (numéro d’étudiant, date de naissance,…). Cela demande du temps de correction pour bibi en revanche mais c’est le prix à payer pour que le diplôme que les étudiants vont recevoir aient de la valeur. Enfin, c’est l’un des principaux griefs que me feront les étudiants, je n’ai pas autorisé le retour en arrière dans l’examen. Pour ce type d’examen composé uniquement de questions donnant lieu à l’utilisation d’une formule, je ne vois pas du tout l’intérêt hormis celui de tricher que de pouvoir choisir ses questions. Dura lex sed lex. Pour avoir participé à des examens à Harvard (oui je suis diplômé en statistiques d’Harvard), on dispose d’un délai par question et non pour l’examen. On ne peut pas naviguer à travers le questionnaire … et on ferme nos gueules. On accepte le règlement.

Résultat des courses : Moyenne bien faible … probablement un hommage des étudiants à l’équipe de Guingamp qui s’est illustrée cette année. Je vais passer pour un démon…

La principale raison est que les tricheurs adeptes de WhatsApp ont perdu. Seuls ceux qui avaient une aide physique ont pu s’en sortir (oui il y en a : ne soyons pas dupe). Un autre motif est l’effet de surprise. Bien que j’aie proposé un petit examen d’entrainement reprenant les exercices de TD, les questions finalement assez simples ont pu surprendre car elles diffèrent quelque peu des exercices vus en cours. C’est l’inconvénient des exercices à distance. 75% des questions que j’ai posées nécessitaient 2 calculs. Si j’avais fait un examen sur table, l’exercice aurait comporté 2 questions et pouvait donner lieu à une partie des points. Par exemple, Déterminer la valeur acquise d’une suite de mensualités constantes aurait donné lieu à 1) Déterminer le taux mensuel 2) Calculer la valeur acquise. La première question aurait même aidé l’étudiant pour lui faire comprendre qu’il ne fallait pas oublier de transformer son taux annuel en taux mensuel. Lorsque vous avez un tirage aléatoire de questions, c’est plus chronophage de composer des doubles questions. A l’instant où j’écris ces lignes, j’ai composé prés de 2650 questions et ne devrais pas aller plus loin car je m’exerce à présent sur un nouveau type de questions qui me permettra de procéder à un tirage aléatoire de variables sans avoir à démultiplier les questions. Ainsi pour le CC4 à venir (qui sera passé au moment de la visualisation de cet article), si tout fonctionne bien (j’ai un petit doute), je pourrais avoir développé pour un simple calcul d’indice boursier 1 million de questions !

Il y a un autre motif de notes insatisfaisantes … les lacunes ne datent pas que de l’année dernière. Au cours de ma première séance, une question m’avait pourtant mis la puce à l’oreille. J’aboutissais au résultat suivant : la maturité d’une dette était égale à 1,6 année soit 20 mois conséquence du calcul Ln(5). Un étudiant me demanda quelles étaient les valeurs de L et n.

Le contrôle continu numéro 2 dédié à un seul chapitre constituait un champ d’application du chapitre 1. C’était en quelque sorte un bis repetita du CC1 à réaliser en 45 minutes. Au lieu de dire qu’on actualise une somme, on demande la valeur du titre de créances. Il n’y avait que 3 formules à connaître pour réaliser l’ensemble de l’examen. L’échec à cet examen a encore été plus significatif. Avec là encore le reproche de ne pas pouvoir naviguer librement et que les points bonus faciles à prendre étaient en fin d’examen (mauvaise foi totale) … Oui points bonus car j’ai oublié de l’écrire comme l’examen a visiblement demandé plus de temps que je ne me l’imaginais, la notation n’a pas été sur 20 mais sur 26 voir 28 points d’où des résultats extraordinaires pour quelques-uns (je crois que j’ai un 25/20).

Je n’ose imaginer le nombre d’emails envoyés à la Direction ou à la Présidence. A mon avis une centaine ce qui a eu le don de profondément m’agacer.

Pour autant j’ai accepté la navigation libre pour le CC3 ce qui était prévu initialement car j’avais prévu des questions imbriquées et donc je suis obligé de permettre le passage entre ces questions. J’allais enfin avoir la reconnaissance des étudiants … Que nenni ! Ils se sont enflammés contre moi pour 1) avoir mis un exercice sur 5 points hors programme (ce qui est naturellement faux) 2) ce même exercice qui figurait dans le cahier de TD (je croyais que c’était hors programme ?) n’avait pas été corrigé par une chargée de TD par manque de temps. A noter qu’ils ont oublié de signaler que je l’avais abordé en cours …

Ce fameux exercice est un exercice destiné à utiliser la méthode des comparables. Un étudiant déçu de son résultat me demanda de vérifier sa copie. Comme vous pouvez le constater seul le résultat final est correct ce qui lui a valu 1 point sur 5. C’est l’autre défaut des notations automatiques. Le résultat est binaire : vrai ou faux (on peut néanmoins mettre une marge d’erreur). S’il avait répondu sur copie, il aurait eu 5/5 car il a répondu correctement à une question qui n’était pas posée mais qui nécessitait d’avoir des résultats intermédiaires (qui correspondait à la question à laquelle il n’a pas répondu par étourderie). Voilà typiquement pourquoi j’évite au maximum les questions imbriquées et que je privilégie des questions indépendantes.

La conclusion de ce billet est déjà rédigée (oui cette chronique a été rédigée un soir de désespoir alors que le cours n’était pas terminé) et il me faut évoquer ce dernier contrôle continu qui est intervenu. La promesse de doper le poids de cette ultime épreuve de l’année (d’autant plus important que les étudiants sont évalués en contrôle continu intégral) va faire travailler les étudiants. Mon problème est que cet examen se tiendra alors que certains étudiants n’auront pas eu leur dernière séance de travaux dirigés. Ce n’est en réalité pas un souci. Il y aura 4 exercices réalisés en cours avec navigation libre et 65 minutes (5 minutes cadeau pour célébrer la fin du semestre). Je mets en œuvre des questions calculées ce qui me laisse craindre des bugs. Il y en aura un petit qui concernera tous les étudiants mais sans réelle conséquence (une unité requise qui ne l’est plus) et un autre beaucoup plus important que j’ai eu la chance de repérer et pour lequel j’attends des explications du service informatique car la chance peut tourner et cela aurait pu être bien plus grave. Au final, je vais terminer sur un Happy End avec des résultats exceptionnels… Un mauvais échantillon m’a laissé croire une hausse des notes mais mes espoirs ont été vite déçus. Quand on s’aperçoit qu’un étudiant de Licence 2 n’est pas capable de calculer une moyenne, que puis-je espérer ? La première question posée était d’écrire sa date de naissance au format JJMMAA (ce montant était égal au montant investi par l’étudiant). A votre avis combien se sont trompés ? Bien plus que vous ne pouvez l’imaginer. Et je ne parle pas de [AUTOCENSURE].

Pour conclure, il me faut être objectif. Ce cours 2021 d’introduction aux marchés financiers n’a pas été une réussite. C’est même un échec. La première raison de ce fiasco n’a pas été évoquée. C’est l’absence de contact physique. Je suis convaincu qu’une première séance physique aurait permis à l’étudiant de mieux appréhender le cours. La deuxième raison est la mauvaise foi grandissante de nos étudiants qui ne se remettent pas en cause et qui mettent en cause la bienveillance de l’enseignant. Ma première note à l’Université fut un 3.5/20 en mathématiques avec un dénommé Paul Tousnakoff. Après avoir aboyé après lui avec toute la troupe (le point Godwin avait été très rapidement atteint), je me suis remis en question parce qu’aboyer n’a jamais permis d’améliorer ses notes.

J’avais ouvert mon cours par Matmata. Mon dernier cours débutera par Léonard Cohen … et ce n’est pas un choix gratuit. J’aurais tant voulu terminer par les Feux d’Artifice de Calogero qui n’auraient en aucun cas constitué un hommage à l’incendie des serveurs d’OVH qui accueillaient ma simulation boursière. Quand ça veut pas…

Erwan Le Saout | Docteur en Sciences de Gestion | Site personnel